Jane, poétesse et pasionaria

Désuette mais passionnée, Mamie Perrin fait de la résistance



Comment avez-vous attrapé le virus de la poésie?

J’ai toujours aimé la poésie. Je l’ai découverte vraiment au lycée à l’âge de 15 ans et j’écris depuis ce moment-là parce qu’une professeure au lycée de Chambéry nous a converties à Rimbaud, à Baudelaire, à tous les grands. Depuis, je n’ai jamais quitté la poésie. Au début, j’écrivais des sonnets, de beaux poèmes classiques. Mais maintenant je n’aime plus, j’aime être libre, j’aime écrire autrement. De la poésie libre !

 

Mais il n’y a pas de poésie sans contraintes ?

Je dis aux élèves : la poésie libre, ça ne va pas vous donner toutes les libertés. Dans la poésie, il faut la poésie elle-même mais aussi la peinture et la musique. Peinture, à savoir des images originales qui ne sont pas ce que vous dites tous les jours. Ensuite la musique parce que, s’il n’y a pas des sons qui se répondent, vous n’avez pas de poésie, même si elle est libre. J’essaye qu’il y ait des sonorités qui se recoupent. Pas forcément des rimes.

 

Vous ne pratiquez donc pas la versification?

Non, mais il y a quand même des règles indispensables, de musicalité notamment.

 

Vous avez créé votre association « Sentiers en Poésie » en 2007, mais vous militez pour la poésie depuis quand ?

J’ai fait énormément de choses en poésie avec mes élèves… et j’écrivais car j’ai écrit toute ma vie, même en cachette parce que je n’avais pas le temps et le loisir de le faire. Mais j’ai gardé cela pour moi sans en parler à personne ni publier bien sûr. Il a fallu que j’arrive à Dole, que je coupe les ponts. Je me suis sentie libre ici. Dole égal liberté égal poésie. Alors je me suis lancée. Avec mon fils, on a fait des petits bouquins qu’on a envoyés à des maisons d’édition. Tout le monde a bien aimé et puis de fil en aiguille, je suis partie à faire tout ce que j’ai fait.

 

Qu’est-ce que vous exprimez quand vous écrivez?

Mes thèmes les plus importants sont les mots, le bonheur des mots, tous les mots quels qu’ils soient. J’aime aussi écrire sur le monde, la guerre, la colère, et je suis très coléreuse, très déçue de ce monde, j’ai beaucoup de choses à dire. Ça rejoint le quotidien, c’est ancré dans la réalité. Je ne fais pas dans le bon vieux temps. Je suis là ! Je suis vraiment dans le monde d’aujourd’hui, quitte à en souffrir car c’est un monde douloureux qui me fait mal mais je le dis et je le chante. L’amour fait aussi partie de mes grands thèmes. Ecoutez ce poème. « Il est vrai qu’un jour / j’ai bu tous les miels délirés / sur l’asile / de tes lèvres. » Et c’est un poème d’amour. Quatre vers et pas besoin d’en mettre des tartines.

 

Vous militez pour le poème court, alors?

Ah oui. Moi, je suis pour les haïkus. Mais je n’en écris pas car si c’est comme il faut, il y a une règle très stricte, 5-7-5. Et on doit compter les syllabes : moi, je ne compte jamais. 

 

Et pourtant quand on vous écoute, il y a un rythme qui, dans l’idée, se rapprocherait de la scansion des troubadours ou même du slam des rappeurs…

On s’en rapproche un peu. Je chante aussi, j’ai beaucoup de poèmes que je dis psalmodiés parce que j’aime bien les chanter moi-même sur un ton monocorde. Quand je parle de poésie psalmodiée, je pense aux moines et aux religieuses, et je récite un peu comme eux. Ou comme les troubadours. 

 

On reproche à la poésie d’être difficile à comprendre…

J’ai déjà eu cette remarque et pourtant je fais très attention à écrire simple. Plus d’une fois, j’ai changé un mot : je n’aurais pas mis celui-là mais je me suis dit que les gens n’allaient pas comprendre. Si j’écris, c’est pour que les gens lisent, redisent et facilement se rappellent. Je suis toujours pour la recherche du court.

 

Avec Sentiers en Poésie, vous mettez la poésie en scène…

Oui, c’est pour la faire comprendre et aimer. Je me suis entourée de musiciens qui complétent, soit en jouant mes textes qu’on a mis en musique, soit en jouant d’autres musiques.

 

Vous avez déjà une longue carrière derrière vous. Comment trouvez-vous encore la foi pour continuer à défendre la poésie?

J’aime beaucoup les gens. Quand j’ai été prof, j’aimais les élèves et j’ai essayé de faire passer la poésie. Quand j’étais surveillante générale au lycée Pergaud, nous étions quatre CPE et nous avions 3 000 élèves. Eh bien là, on a fait des choses magnifiques avec les élèves. Moi, je me suis régalée là-bas. C’est cet amour de la jeunesse qui aide dans la transmission. Et puis, il y a de cela 50 ans, le patron du lycée m’a fait faire un divan spécial pour moi dans mon grand bureau, avec un fauteuil et des chaises, au milieu de tout le monde. On disait en rigolant : « Voilà le coin du psy ! » Vous ne pouvez pas savoir le bonheur, là-bas… J’ai eu beaucoup de retours. Les gosses aimaient cela. Cela fait deux ans que je ne fais plus d’atelier d’écriture et ça me fait mal au cœur parce que j’aurais voulu continuer.

 

Comment voyez-vous l’avenir de la poésie ?

Je ne suis pas optimiste. Avec les engins modernes, c’est la mort de la poésie. Ça nuit à toute la culture. A l’école, on enseigne très mal le français. En tant qu’ancienne prof, je dis que c’est scandaleux : ils n’apprennent rien. A l’école primaire, il faut reprendre le b-a ba. C’est la langue qui est en train de mourir. On m’a demandé de défendre la langue française à Dole. Au fond de moi, j’aimerais bien, mais physiquement, je ne peux pas. De plus, quand on dit défendre, c'est reconnaître qu’elle est en péril. C’est un côté négatif dès le départ qu’il ne faudrait pas trop accentuer. Il faudrait dire qu’elle est belle et qu’elle doit continuer à l’être. 

 

Que nous réservez-vous pour votre spectacle?

Pour « Rêve de Pierres », sur des photographies des pierres de Dole, je raconte mes rencontres avec elles, ces quatre rencontres importantes que j’ai eues et qui m’ont frappé au cœur, avec la Visitation, le petit gars que j’appelle mon petit ange de la place aux Fleurs, la pietà de la Collégiale et tous les visages de l’Hôtel-dieu. J’invente, je brode et à chaque fois, je termine avec le texte qui s’y rapporte. A la fin, Thomas Pizard dira un joli texte qu’il a écrit sur la Collégiale. On terminera avec de la musique classique : Nadine Arrufat à l’accordéon et Marie-Noëlle Villet au violon. Enfin le saxophoniste Alain Guillaume viendra se joindre à elles. Ils joueront des airs qu’on aime bien et on demandera aux gens de chanter.

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