1905: Louis Blériot Assiste Aux Essaisd’un Hydroplaneur Sur Le Léman

Et si l’événement fondateur de l’aviation s’était déroulé au large d’un port d’Amphion ? En tout cas, ce qui s’est passé là en octobre 1905 en a toutes les apparences.

Si le capitaine Ferdinand Ferber, polytechnicien lyonnais, n’avait pas rencontré lors d’un bal pour jeunes gens protestants, donné au château acquis par ses parents au-dessus de Lausanne, la jeune Marthe De Stoutz, fille de l’exploitant de la plâtrière d’Armoy, et ne l’avait pas épousée à Thonon, Gabriel Voisin et Louis Blériot n’auraient peut-être jamais réalisé sur le lac Léman une expérience concluante pour le développement de l’aviation.

 

La grande histoire tient souvent ses raisons des petites histoires, et celle-ci ne fait pas exception. Rappelons le contexte : jeune ingénieur lyonnais, né en 1880, Gabriel Voisin se passionne pour l’aviation et mène les premiers essais de planeurs. « A Paris, raconte l’Amphionais Pierre Piquilloud, qui a eu l’occasion de travailler avec Voisin, il rencontre Ernest Archdeacon et le capitaine Ferber, qui l’embauchent pour faire voler ces premiers appareils rudimentaires. Enfin, voler… cela veut dire surtout faire des bonds de 50 à 100 m, par exemple à Berck en 1904. »

Le trio a ensuite l’idée de mettre ces planeurs sur roues et de les atteler à une automobile. « Pour leurs calculs, ils font un essai sur ce qui est aujourd’hui l’héliport de Paris, avec des sacs de sable à la place du pilote : une chance pour Voisin, car autrement il serait mort, l’engin s’étant écrasé au sol. » Leur vient alors une autre idée : remplacer les roues par des flotteurs et faire tirer l’appareil par un canot automoteur, les essais sur l’eau étant moins dangereux qu’au-dessus de la terre ferme. En juin 1905, les premiers essais de cet hydroplaneur Archdeacon se déroulent sur la Seine, immortalisés par un film Gaumont.

La scène compte un autre spectateur : un industriel parisien, spécialisé dans les phares à acétylène pour les voitures mais passionné lui aussi par ces débuts aériens, nommé Louis Blériot. Voisin est un très bon technicien, il est habile et dynamique, mais n’a pas le sou ; Blériot, lui, est riche et aimerait s’associer avec lui.

De la bise sur le lac

« Le problème, c’est que sur la Seine, la distance entre deux ponts est au mieux de 600 m, relève M. Piquilloud. Il fallait donc essayer ailleurs. » C’est aussi à cette époque que les moteurs thermiques remplacent les machines à vapeur sur les bateaux, et à Port-Pinard, le mécanicien thononais François Celle a ouvert en 1896 son chantier de canots automobiles. Ferber, marié à Thonon, nous l’avons vu, le connaissait bien : il a donc proposé de faire les nouveaux essais sur le Léman.

Rendez-vous est donné à tous en octobre 1905 à Amphion : « Les essais doivent avoir lieu le 17, avec le canot d’un riche banquier de Lausanne pour tracter le planeur. Toute la presse est là ; Blériot, lui, n’est pas arrivé. Manque de chance, il fait une bise affreuse et le lac est démonté. Le 18, c’est la même chose, et le 19 tous les invités finissent par rentrer à Paris. Mais finalement la météo s’arrange entre le 20 et le 22, et Blériot est arrivé entre-temps. Voisin procède aux essais : Blériot, conquis, s’associe avec lui. »

C’est de cette expérience lémanique que naît la firme Blériot-Voisin, première société aéronautique mondiale. « Leur association n’a duré que deux ans, les deux hommes ayant chacun un fort caractère, mais ils sont restés amis. Voisin a tout appris de l’aviation à Blériot, et leur société a connu un succès fou. »

Voilà pour la trame générale, mais Pierre Piquilloud racontera cette aventure dans le détail, telle qu’il la tient de Gabriel Voisin, à l’occasion d’une conférence, samedi 11 avril à 15 heures à la salle de l’Académie chablaisienne (place du Marché à Thonon), dans le cadre de l’exposition Mémoires aéronautiques du Léman, visible à la médiathèque municipale voisine jusqu’au 25 avril.

YVAN STRELZYK Le Messager 9/4/2015